Ways of Life

LA NAISSANCE DE TX̱EEMSIM
ET LE CADEAU DE LA LUMIÈRE

Il y a longtemps, le monde vivait dans une demi-obscurité. Dans la vallée de la rivière Nass, ou Lisims, il y avait très peu de lumière et la vie était dure. Voici donc l’histoire de Tx̱eemsim, le petit-fils du Chef des Cieux, qui a donné la lumière au monde.

LA FEMME DU CHEF
Dans une île de la rivière Lisims, il y avait un ancien village nommé Gwinsḵ’eex̱kw, (« Village dans l’obscurité »). Un des quatre chefs du village avait une femme qui était belle, mais malheureuse. Un jour, elle commença à jeûner, puis elle dépérit et mourut, malgré les soins des sorciers‑guérisseurs. Fidèle à ses dernières volontés, le chef déposa son corps dans un grand cercueil fait de rondins, comme une maison, et placé au sommet d’une grosse épinette. L’intérieur du cercueil était recouvert de peaux de chèvres de montagne et de marmottes; des peaux tannées servaient de couvertures. Très triste, le chef prit le deuil.

Une nuit, un neveu du chef et sa femme entendirent un bruit étrange venant du dehors. Quelqu’un, au haut de l’épinette, frappait sur le cercueil, en disant : « Morte, laisse-moi entrer.» Ils se demandèrent s’ils entendaient des esprits. Mais la voix était trop humaine et c’était donc une personne.

Ils racontèrent l’incident au chef. La nuit suivante, tous les neveux du chef se réunirent près de l’épinette dans l’espoir d’entendre la voix. Après un certain temps, ils virent dans l’obscurité une forme humaine qui montait sur une échelle jusqu’au cercueil. Son visage était blême. Comme avant, l’homme frappa quelques coups, puis entra dans le cercueil. Un peu avant l’aube, il quitta le cercueil, descendit de l’arbre et s’en alla avec son échelle. Les neveux du chef le suivirent jusqu’à sa maison, aux limites du village. Personne ne connaissait cet homme.

ILS TROMPENT L’ÉTRANGER PAR LA RUSE
Alors le chef et ses neveux conçurent un plan. Ce jour-là, quelques neveux se rendirent chez l’étranger et l’invitèrent à aller chasser avec eux. Il accepta. Comme prévu, ils se firent prendre par l’obscurité et ils durent passer la nuit à la belle étoile. C’était une ruse pour éloigner l’étranger.

Entre-temps, le chef s’était préparé à faire une visite-surprise à sa femme défunte. Il prit l’échelle de l’étranger, monta et frappa quelques coups sur le cercueil, comme l’autre l’avait fait. Puis il souleva le couvercle et entra.

Il n’en crut pas ses yeux : sa femme était là, vigoureuse et en santé. Ils bavardèrent un moment, puis le chef lui demanda de revenir avec lui. Il promit qu’il ferait une grande fête en son honneur pour célébrer sa victoire sur la mort. Mais sa femme ne répondait pas. Il l’implora encore et encore, mais en vain. Enfin, le chef se fâcha. Saisissant son couteau en pierre polie, il lui pourfendit la poitrine et l’abdomen. Il l’abandonna à son sort et rentra chez lui. Plus tard, un groupe de neveux fit le guet près de l’arbre pour voir quelle serait la réaction de l’étranger.

La nuit suivante, l’étranger grimpa sur son échelle jusqu’à la boîte funéraire. Il frappa comme avant. N’ayant pas de réponse, il souleva le couvercle et avec sa main, palpa à l’intérieur. Horreur! Sa main en ressortit couverte de sang. Il tomba à terre, puis rentra vite chez lui. Observant la coutume des veufs et des veuves de cette époque, il se coupa les cheveux et les brûla.

L’ÉTRANGE GARÇON
Plus tard au printemps, des garçons tiraient à l’arc sur une cible près du cercueil. Ils tiraient toutes leurs flèches, puis l’un d’eux allait les ramasser. Ce jour-là, ils virent le couvercle du cercueil s’ouvrir. Il en sortit un jeune garçon qui sauta en bas, ramassa rapidement toutes les flèches et s’enfuit. Les garçons rentrèrent chez eux et racontèrent cette scène à leurs parents.

Ils revinrent sur les lieux avec quelques hommes forts et tirèrent d’autres flèches. Quand l’étrange petit garçon parut et commença à les ramasser, les hommes essayèrent de l’attraper. Après deux tentatives, ils y parvinrent et l’emmenèrent chez le chef.

Ils nommèrent le garçon Hlguuhlkwhl Luulaḵ’, « fils d’une personne morte ». Les villageois, eux, l’appelèrent aussi An’moog̱am Haat, ce qui signifie « celui qui suce les intestins. »

Le chef adopta le garçon et l’éleva comme son propre fils. Peu à peu, ce dernier devint moins sauvage; il apprit à parler et à se faire des amis. Pour qu’il grandisse en sagesse, le chef et les anciens lui racontaient de nombreux récits liés à l’histoire de son peuple adoptif. Un de ces récits le fascinait plus que tout autre : c’était l’histoire du pays lointain du Chef des Cieux, ce royaume qui était séparé du leur par une montagne gigantesque qui s’ouvrait et se refermait comme une barrière.

ILS VOYAGENT SOUS L’APPARENCE D’OISEAUX
Fils de Luulaḵ’ devint un jeune homme; son meilleur ami s’appelait Amgat. Un jour, ce dernier proposa qu’ils se rendent au pays du Chef des Cieux. Car ils avaient entendu dire qu’il avait deux belles filles et ils souhaitaient les rencontrer.

Pour parcourir une aussi grande distance, Amgat eut l’idée d’utiliser des peaux d’oiseaux, qui leur permettraient de se changer en oiseaux. Ils attrapèrent donc deux beaux oiseaux, les dépouillèrent et firent sécher leurs peaux S’en étant revêtus, ils apprirent très vite à voler.

Ils préparèrent leur voyage. Ils ne révélèrent pas à leurs parents leur véritable destination. Chacun se fit donner comme provisions deux boyaux de naatx̱ (œsophage de lion de mer) remplis de windo’o (duvert d’aigle).

Ensemble, ils parcoururent de grandes distances et visitèrent de nombreux villages et pays étrangers. Enfin ils atteignirent Mismaa, la grande barrière montagneuse qui protégeait le pays du Chef des Cieux. Ils campèrent tout près et étudièrent la façon dont la barrière s’ouvrait et se refermait. Celle-ci s’ouvrait quatre fois par jour. Il leur faudrait voler vite pour éviter d’être écrasés au moment où elle se refermait. Ils remarquèrent que la quatrième fois, la barrière demeurait ouverte un peu plus longtemps que les autres fois.

Le quatrième jour, alors que la barrière s’ouvrait pour une dernière fois, ils tentèrent leur chance. Volant de toutes leurs forces, ils réussirent tout juste à passer avant que la montagne ne se referme violemment derrière eux.

ILS RENCONTRENT LES FILLES DU CHEF
Une fois à l’intérieur, Fils de Luulaḵ’ et Amgat virent au loin une maison; ils surent tout de suite qu’elle appartenait au Chef des Cieux. Ils se cachèrent dans le jardin près du bassin d’une source. Ils espéraient que quelqu’un viendrait y chercher de l’eau et qu’ils pourraient s’informer de la façon d’être admis dans la maison du Chef. Comme personne ne venait, ils décidèrent de se baigner. Ce faisant, ils burent une gorgée d’eau en formulant le vœu que les filles du Chef viennent à la source. Pour se préparer à cette rencontre, ils se lavèrent quatre fois, puis ils remirent leurs costumes d’oiseaux et se cachèrent derrière un arbuste.

Dans la maison, les deux filles sentirent tout à coup le besoin d’aller chercher de l’eau. Avec la permission de leur père, elles prirent leurs seaux et allèrent à la source. Elles virent soudain deux beaux oiseaux près du bassin. L’aînée proposa à sa sœur de les attraper pour en faire des animaux de compagnie. Elles les ramenèrent chez elles et les gardèrent dans la pièce où elles dormaient. Ce soir-là, lorsque les filles du Chef furent endormies, les jeunes hommes enlevèrent leurs costumes d’oiseaux et redevinrent des humains.

Quand le Chef découvrit les deux jeunes hommes, il loua leur intelligence qui leur avait permis de franchir la grande barrière. Il les maria à ses deux filles et les laissa vivre longtemps dans son royaume. Les filles du Chef devinrent enceintes et elles eurent chacune un fils. En naissant, les fils tombèrent du haut des Cieux, sur la Terre. Le fils d’An’moog̱am Haat se retrouva dans le village de son père, tandis que celui d’Amgat fut déposé sur un lit de varech, à l’embouchure de la rivière Skeena.

WIIGAT EST NÉ
Le fils d’An’moog̱am Haat fut trouvé par une grand-mère dont le petit-fils était mort peu de temps avant. Elle avait prié pour qu’il lui revienne. Elle et son mari, un chef, élevèrent l’enfant comme s’il avait été leur petit-fils. Même s’il n’avait pas d’appétit, le garçon devint grand et fort. Il serait un jour connu sous le nom de Wiigat, un diminutif de « wii xwdayim gat », qui signifie « personne qui a très faim. »

Laax̱’woosa’a, un animal qui pouvait se nourrir par les deux extrémités de son corps, entendit parler de cet étrange garçon. Ne pouvant contenir sa curiosité, Laaä’woosa’a prit la forme d’un ancien et rendit visite au chef. Lorsqu’on lui présenta le garçon, il fit semblant de l’examiner et lui mit son index dans la bouche. Il avait sur son doigt quelque chose que le garçon avala. Dès lors, celui-ci eut un appétit insatiable.

Il lui fallut bientôt tant de nourriture qu’il épuisa toutes les provisions du chef. Celui-ci demanda alors qu’on lui donne accès aux réserves communes. Même cela ne suffit pas! Peu de temps après, le chef dut se décider à déménager tout le village, en laissant le garçon derrière.

Lorsqu’il vit partir les pirogues, le garçon n’avait aucune idée de ce qui se passait. Il mangea les restants de nourriture qu’il trouva dans les maisons abandonnées. Le lendemain matin, il alla au bord de la Lisims pour y trouver de quoi manger. Il rencontra Mask’ayaa’it, le chabot de mer, et il essaya de l’assommer avec un bâton. Se mettant hors de portée, le chabot lui dit : « Qui ne te connaît pas, Wiigat! » À partir de ce jour, le petit-fils du Chef des Cieux fut connu sous ce nom; tous surent qu’il avait un appétit insatiable et qu’il cherchait sans cesse de la nourriture.

WIIGAT RETOURNE À LAX̱HA
Après avoir erré plusieurs années, Wiigat revint dans son village, mais il le trouva vide et en ruines. Il décida donc de retourner à Lax̱ha où vivait le Chef des Cieux. On ignore au juste comment il y arriva, mais certains croient qu’il mit sa couverture de Corbeau et qu’il franchit Mismaa, la grande barrière montagneuse, en volant.

Il vola directement jusqu’au jardin de son grand-père et il se prépara à le rencontrer en se lavant quatre fois dans le bassin de la source. Il fit un vœu : que sa mère et sa tante viennent à la source. Puis il se changea en aiguille de pin et flotta sur l’eau.

Les deux femmes vinrent à la source, et sa mère mit ses mains ensemble pour y boire. Lorsqu’elle les mit dans l’eau, elle se trouva à prendre l’aiguille de pin. Elle essaya de l’enlever en soufflant dessus, mais au lieu de cela, elle l’avala par accident. C’est ainsi que Wiigat retourna dans le ventre de sa mère.

Se mère redevint donc enceinte et elle donna bientôt naissance à un nouveau fils. Le Chef des Cieux et elle s’en occupèrent beaucoup et bientôt, il devint grand et fort.

WIIGAT ET LA MAX̱
Le Chef des Cieux donnait au garçon presque tout ce qu’il voulait, comme le font souvent les grands-parents. Un jour le garçon vit, accroché au mur de la maison de son grand-père, un objet en forme de sphère. C’était la Max̱, la sphère qui contenait la lumière du jour. Voulant jouer avec, il la réclama avec insistance et ce, jusqu’à ce que son grand-père cède. Il jouait avec tous les jours, mais dès qu’il était endormi, on remettait la sphère à sa place.

Après quelque temps, Wiigat eut la permission d’aller jouer dehors avec la Max̱. Encore-là, chaque fois qu’il s’endormait, on ramenait le garçon et la sphère dans la maison. Un jour, toutefois, il alla jouer loin de la maison; il prit la Max̱ et s’enfuit en courant.

Wiigat revint sur Terre et dans la vallée de la Lisims. Il rencontra des pêcheurs d’eulakane qui s’étaient moqués de lui un jour qu’il leur avait demandé à manger. Il leur demanda un peu de poisson. Ils se moquèrent encore de lui. Après quatre fois, il les menaça d’ouvrir la Max̱ s’ils ne lui donnaient pas à manger. Il connaissait leur secret : ces pêcheurs étaient non pas de vraies personnes, mais des fantômes.

Les pêcheurs rirent de plus belle. Alors Wiigat le réincarné, qu’on appelle maintenant Tx̱eemsim, ouvrit la Max̱. Soudain, une brillante lumière en jaillit. Le monde entier s’illumina et les fantômes disparurent. Il ne resta d’eux que leurs boîtes funéraires en cèdre (g̱al’inḵ) flottant à l’envers sur la rivière.

LE DÉLUGE MYTHIQUE
ET LA MONTAGNE X̱LAAWIT

Comme les chrétiens racontent l’histoire du Déluge qui submergea la Terre, ainsi les Nisg̱a’a et d’autres peuples de la côte Nord-Ouest racontent des histoires de déluge qui couvrit leur territoire dans les temps anciens. L’histoire du déluge des Nisg̱a’a a été transmise par les sorciers guérisseurs d’hier à aujourd’hui.

Il y a très longtemps, un sorcier Nisg̱a’a observait et touchait la pluie chaque jour, y cherchant un signe de changement. Un jour, la pluie fut différente de la pluie ordinaire. Il dit alors au peuple : « Voici la pluie que nous attendions. Ramassez des branches d’épinette et taillez-les en pointe à un bout. Elles serviront de cales à mesure que nous monterons le long de la montagne. Remplissez de nourriture autant de pirogues que vous le pouvez. »

Les eaux de crue se mirent à monter. Les gens assemblèrent des pirogues qu’ils remplirent de provisions, de cales d’épinette et de cordes de cèdre, puis ils s’y installèrent. Comme les eaux commençaient à soulever les pirogues, le sorcier dit aux gens : « Parmi les montagnes, ne montez pas là où il y a des arbres, car ils pourraient vous faire chavirer. Suivez plutôt les ravins. »

Les pirogues s’élevèrent lentement sur les eaux jusqu’à ce que celles-ci atteignent X̱laawit, la plus haute montagne de la vallée de la rivière Nass. À mesure qu’ils montaient, les Nisg̱a’a fixaient des cales d’épinette dans les crevasses pour y attacher leurs pirogues afin de les empêcher de dériver. Ils se rendirent au sommet de X̱laawit, y attachèrent leurs pirogues avec des cordes de cèdre et y demeurèrent jusqu’à ce que les eaux commencent à se retirer. C’est ainsi que les Nisg̱a’a survécurent au Déluge.

X̱LAAWIT
Le haut sommet acéré de X̱laawit s’élève directement au sud du village de Gitwinksihlkw. À partir de Gitwinksihlkw, on voit la face nord de la montagne. À partir de Lax̱galts’ap et de la baie Fishery sur la rivière Nass, on voit la face ouest. On aperçoit la face est à partir de Gitlaxt’aamiks et du village moderne de New Aiyansh.

L’ÉRUPTION DU VOLCAN

À la fin du 18e siècle, une grande éruption volcanique changea à tout jamais la vallée supérieure de la rivière Nass. La coulée de lave détruisit au moins un gros village, couvrit un lac et changea de façon spectaculaire le cours de la rivière.

La rivière Nass, ou Lisims, coulait jadis plus loin au sud-est de l’actuel village de Gitwinksihlkw. Il y avait sur la rive sud-est un gros village très peuplé appelé Ksiluux, c’est-à-dire « ruisseau des aulnes ». Selon la légende, lorsqu’un oiseau survolait le village, les villageois pouvaient le faire tomber de frayeur simplement en criant tous ensemble.

À cette époque, beaucoup de saumons frayaient dans le ruisseau, entre la face est de la montagne et la rivière. Il y avait tant de saumons que les enfants commencèrent à jouer avec eux de façon irrespectueuse et à les tourmenter. Les vieilles personnes leur dirent que c’était mal de faire souffrir les animaux, mais les enfants continuèrent.

Un jour les enfants ramassèrent de la résine de pin gris, découpèrent un trou dans le dos d’un saumon, y mirent la résine et l’enflammèrent. Ils trouvèrent drôle de voir le saumon blessé remonter la rivière.

Ce soir-là, les villageois furent réveillés par un profond grondement et la terre se mit à trembler. Ils eurent très peur, car ils savaient que les enfants avaient par leurs méfaits enfreint le tabou concernant le respect des animaux et de la nature.

Tous sautèrent du lit et se mirent à courir pour échapper au bruit et au tremblement. De la suie, des cendres et de grosses roches brûlantes s’abattirent sur le village. Les gens ne savaient plus de quel côté se tourner. Ils couraient dans tous les sens et certains tentèrent même d’escalader la montagne.

Le nax̱noḵ Gitswatx, qui vivait dans la montagne du côté ouest de la rivière près de Ksiluux, appela un autre nax̱noḵ, nommé Gitguxwts’ag̱at, qui vivait dans le grand lac en bas du village. Gitguxwts’ag̱at était un oiseau énorme qui pouvait faire allonger son bec. L’oiseau émergea du lac et fit allonger son bec par dessus la vallée pour tenter d’arrêter la coulée de lave, mais en vain.

Gitswatx lança alors un énorme serpent en direction de la lave, mais rien n’y fit. Le volcan à son tour lança au nax̱noḵ une énorme boule de lave, qui se trouve aujourd’hui au pied de la montagne.

Gitguxwts’ag̱at, l’oiseau nax̱noḵ du lac, essaya de nouveau d’arrêter le flot de lave avec son long bec et il y arriva enfin. Aujourd’hui on peut voir que la limite des arbres en bordure du champ de lave est droite comme une flèche jusqu’au cours principal de la rivière Nass près de Gitwinksihlkw.

Les survivants de Ksiluux, forcés de déménager, fondèrent le village de Gitwinksihlkw.